Les nombres, éléments oubliés de l’histoire.

Je partage ici quelques extrait d’un article dans une revue scientifique qui explique pourquoi les nombres et les mesures sont trop souvent ignorés de la recherche en histoire.

Les données chiffrées et métriques fournies par la documentation cunéiforme, comme les dimensions de champs et de bâtiments, les quantités de grain, le poids des métaux, les comptes liés à la gestion des stocks, avec leur caractère répétitif et laconique, suscitent généralement peu l’intérêt de l’historien.

Une première raison, banale mais très courante, peut être spontanément évoquée : c’est la peur des chiffres. On prête naturellement aux nombres et aux unités de mesure un caractère mathématique, qui semble en verrouiller l’accès pour ceux qui ne seraient pas spécialistes du langage métrologique et arithmétique 1 . Le rapport aux nombres est en effet avant tout affectif et touche tout particulièrement la personnalité: on compte par exemple dans sa langue maternelle.

La deuxième raison est une conséquence de l’institutionnalisation des divisions disciplinaires en Europe au cours des 19 e  et 20 e  siècles. Un historien, qui a suivi presque exclusivement un parcours dit «littéraire», ne se sentira pas de légitimité naturelle ni institutionnelle à prendre comme objet d’étude les nombres et les mesures dans son corpus. Il est par exemple bien connu que toute pratique à caractère mathématique, identifiée dans un texte par les assyriologues après la seconde guerre mondiale, était «quelque chose destiné pour Otto Neugebauer» 2.

Il existe une troisième raison, plus subtile, qui permet d’expliquer un certain manque d’intérêt pour l’étude des données chiffrées. Il s’agit du caractère a-historique souvent prêté – inconsciemment – aux nombres depuis Aristote. La notion de nombre est d’ailleurs actuellement toujours l’objet de débats d’ordre épistémologique, anthropologique et historique 3 : doit-elle se comprendre dans son évolution historique ou bien est-elle universelle et intemporelle? Doit-on chercher en particulier à lier l’ontogenèse à l’historiogénèse du nombre? Cette dernière a-t-elle réellement un sens, et dans ce cas, comment l’étudier ?

Dès lors, en réinsérant le nombre et la mesure dans leur contexte historique et culturel, on touche à l’ensemble des systèmes de références qui fondent la pensée, les représentations, et les pratiques de groupes sociaux.

Nombres et mesures participent, au même titre que d’autres informations touchant par exemple le culte, l’écriture, l’architecture, les manières de vivre, à la question des contacts, des échanges, de la diffusion, de la réception (ou du rejet) des modèles culturels, des continuités et des ruptures.

Journal Asiatique  301.2 (2013): 367-384, doi: 10.2143/JA.301.2.300169

GRÉGORY CHAMBON, EHESS-Ecole des hautes études en sciences sociales.

Notes :

1 : Pour illustrer ce point, on renvoie à l’article «Maße und Gewichte» écrit par Marwin Powell dans le  Reallexikon der Assyriologie  (M.A. Powell, «Maße und Gewichte»,  RLA 7, Berlin-New-York, p. 457-517). Cette synthèse générale sur les unités de mesures en Méso-potamie, qui rassemble en grande partie des considérations arithmétiques dans les sys-tèmes de mesures (les relations entre les unités, leurs multiples et leurs sous-multiples) est difficile d’accès pour des non-spécialistes de la mesure.

2 : Voir à ce propos l’historiographie des mathématiques «babyloniennes» par Jens Høyrup, «Changing Trends in the Historiography of Mesopotamian Mathematics: An Insider’s View».  History of Science , 1996, n°34, p. 1–32, ainsi que les remarques plus récentes d’Eleanor Robson,  Mathematics in Ancient Iraq: a Social History . Princeton University Press, 2008, p. 268-284.

3 :  Pour un aperçu général de ces débats, voir Thomas Bedürftig & Roman Murawski, «Alte und neue Ansichten über die Zahlen- aus der Geschichte des Zahlbegriffs»,  Math. Semesterber  . 51, 2004, p. 7-36

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